Une même intuition, toujours vivante.
J’enseigne le yoga depuis vingt-six ans et forme des professeurs depuis treize ans. J’ai consacré une grande partie de ma vie à pratiquer, étudier, explorer et transmettre cette voie. Le temps a approfondi certaines compréhensions, en a fait émerger de nouvelles et a progressivement transformé ma manière de vivre et d’enseigner le yoga.
Pourtant, je ne me suis jamais éloignée de mon intuition première : dans les liens entre le corps et l’esprit réside la possibilité de vivre autrement, et le yoga offre précisément un chemin pour explorer cette possibilité.
Après toutes ces années, l’élan demeure intact. Je garde la conviction qu’au cœur de l’expérience humaine, dans les relations d’interdépendance entre le corps, le souffle et l’esprit, existe un véritable potentiel de transformation.
C’est sans aucun doute ce qui explique pourquoi je continue à pratiquer et à enseigner avec autant de curiosité et d’enthousiasme.
Le yoga, bien au-delà des postures
Il me semble réducteur de considérer le yoga comme une simple discipline corporelle ou comme une technique exclusivement tournée vers le bien-être. Pour moi, le yoga est avant tout une tradition de l’esprit, au sens premier du terme spiritus. Il constitue une voie de connaissance de notre expérience consciente, une invitation à explorer la nature de l’esprit, à observer nos conditionnements, notre manière de percevoir le monde et notre façon d’y prendre part.
Le mot « éveil » peut parfois susciter méfiance ou projections. Pourtant, il demeure celui qui désigne le plus justement l’ouverture à laquelle le yoga invite : une transformation profonde de notre manière de percevoir, de comprendre et d’habiter notre existence.
Je n’ai pas la prétention de guider qui que ce soit vers l’éveil. Je suis moi-même en chemin, avec mes doutes, mes tâtonnements et mes contradictions. En revanche, j’aspire à transmettre un yoga qui ouvre des perspectives, qui invite à regarder autrement notre expérience humaine et les possibilités qu’elle contient.
C’est une ambition exigeante, que je choisis aujourd’hui de poursuivre avec une conviction encore plus profonde qu’à mes débuts.
Quel lien entre le corps et l’esprit ?
Une question a accompagné toute ma pratique du yoga postural depuis ses balbutiements à la fin des années 1990 jusqu’à aujourd’hui: quel lien existe-t-il entre les postures — les asanas — et cette dimension intérieure que les traditions yogiques qualifient de spirituelle ?
Pourquoi pratiquer des postures ? Qu’est-ce que l’expérience corporelle nous permet de découvrir sur notre manière d’être au monde ? Et comment cette pratique peut-elle contribuer à une transformation qui dépasse largement les capacités physiques que nous développons sur le tapis ?
C’est cette interrogation qui m’a conduite à explorer le yoga comme un vaste champ d’investigation, capable d’embrasser dans un même mouvement la vie du corps et celle de l’esprit.
J’ai étudié son histoire, sa philosophie et ses multiples traditions, découvrant rapidement qu’il n’existe pas un yoga unique mais une constellation d’approches parfois convergentes, parfois divergentes.
Pendant longtemps, je n’ai pas trouvé de réponse pleinement satisfaisante à la question du lien corps-esprit. Dans le yoga classique de Patanjali, par exemple, le corps apparaît davantage comme ce qui doit être transcendé afin d’atteindre le samadhi. Le corps y est un support nécessaire, mais non le lieu privilégié de la connaissance.
C’est dans les traditions tantriques que j’ai trouvé mes premiers éléments de réponse.
Donner une dimension intérieure à l’expérience corporelle
Lorsque j’ai commencé à étudier l’Anusara Yoga en 2008, j’ai découvert, grâce à l’enseignement de John Friend, une tentative cohérente d’articuler les postures physiques avec la philosophie tantrique du Shivaïsme du Cachemire.
Pour la première fois, j’entendais une proposition claire reliant le corps et l’esprit : une approche dans laquelle la biomécanique des postures devient le support d’une expérience intérieure ouvrant sur des qualités de conscience plus profondes.
La formulation choisie par John Friend pour décrire cette intention reste encore aujourd’hui celle qui me parle le plus : le rôle de la posture est de « physicaliser » les qualités intrinsèques de l’esprit.
Cette idée a profondément marqué mon enseignement. Elle donne un sens à la précision du geste, à l’attention portée aux fondations, à la manière dont nous nous engageons dans une posture. La technique n’est pas une fin en soi. Elle devient un moyen d’explorer des qualités qui ne sont pas seulement physiques : la stabilité, la réceptivité, la confiance, la capacité à s’engager sans se rigidifier, à faire un effort sans perdre sa sensibilité.
L’héritage de l’Anusara Yoga demeure aujourd’hui l’un des fondements de ma transmission. Toutefois, au fil des années, j’ai ressenti le besoin de reformuler certains de ses principes et de les enrichir à la lumière d’autres champs d’étude.
Un yoga nourri par le bouddhisme et les sciences contemplatives
Après avoir enseigné l’Anusara dans sa forme originelle, j’ai progressivement perçu une tension entre ma pratique du dharma bouddhiste et le contexte philosophique et hindouiste dont l’Anusara est issu.
Mes études bouddhistes, commencées à peu près à la même période que celles du yoga postural, m’ont profondément convaincue. J’y ai trouvé une voie fondée sur l’expérience plutôt que sur le dogme, sur l’exploration de l’humain plutôt que sur la référence au divin, sur l’immanence plutôt que sur la transcendance.
Cette orientation est également entrée en résonance avec mes recherches universitaires et philosophiques. La psychologie contemplative, le pragmatisme, les neurosciences contemplatives et les sciences du mouvement ont progressivement enrichi ma compréhension des liens entre le corps et l’esprit.
Je n’ai jamais considéré ces différents domaines comme des champs de connaissance qui devaient rester séparés. Ils offrent des perspectives complémentaires sur notre expérience humaine, sans nécessairement parler le même langage ni poursuivre exactement les mêmes objectifs.
Aujourd’hui, je continue à étudier, à confronter ces perspectives et à expérimenter. Mon yoga a évolué, tout comme ma manière de comprendre le corps, le mouvement, la respiration et la méditation.
Sur le plan postural, j’aborde désormais les formes traditionnelles du yoga avec davantage de transversalité, en intégrant des éléments issus de la mobilité, du floorwork, de l’Animal Flow ou encore du breathwork. Sur le plan psycho-spirituel, j’assume des liens plus explicites avec le bouddhisme vajrayana, dont je considère l’apport essentiel pour développer une pratique capable d’éclairer la vie tout entière, et non seulement le temps passé sur le tapis.
Ce qui m’intéresse n’est pas de préserver une forme particulière de yoga, mais de continuer à explorer ce que ces pratiques nous permettent de comprendre et de transformer dans notre expérience.
Ressentir, rassembler, ouvrir : le cœur de ma transmission
C’est à partir de ces différentes influences qu’a émergé, au fil des années, la méthode que je transmets aujourd’hui. Elle s’articule autour de trois principes fondamentaux : ressentir, rassembler et ouvrir.
Ressentir, parce que toute connaissance de soi commence par une rencontre avec l’expérience telle qu’elle se présente. Le corps n’est pas simplement quelque chose que nous cherchons à maîtriser ou à améliorer. Il est surtout un lieu de perception, d’exploration et de connaissance, un lieu d’expérience et d’expérimentation. Apprendre à ressentir, c’est développer une attention plus fine à ce qui se passe en nous, sans chercher à le corriger ou à le contrôler.
Rassembler, parce que notre expérience est trop souvent fragmentée. Nous séparons le corps et l’esprit, l’effort et la sensibilité, la pensée et le ressenti. La pratique du yoga nous invite à explorer leur interdépendance, à retrouver une forme de cohérence entre nos intentions, nos actions et notre manière d’habiter le monde.
Ouvrir, enfin, parce que cette connaissance n’a de sens pour moi que si elle nous permet d’élargir notre regard et d’assouplir nos conditionnements. Il ne s’agit pas de devenir une meilleure version de soi-même selon un modèle préétabli, mais de reconnaître les possibilités que contient notre expérience humaine, au-delà des habitudes et des représentations qui la limitent.
Ces trois orientations traversent tous les niveaux de ma pratique et de mon enseignement : postural, pédagogique, personnel et spirituel. Elles constituent aujourd’hui le cœur de ce que je souhaite transmettre.
Pourquoi je continue
Après vingt-six ans d’enseignement, je ne suis pas moins curieuse qu’à mes débuts. Au contraire, plus j’avance dans la pratique et dans l’étude, plus je mesure l’étendue de ce qui reste à découvrir.
Je n’ai pas la prétention de tout connaître sur le yoga. Mais ce que je connais, je l’ai expérimenté dans les différentes dimensions de mon existence. La rencontre entre pratique corporelle, investigation intérieure et traditions de sagesse a profondément transformé ma manière d’être au monde. C’est cette expérience qui nourrit mon désir de transmettre.
Je continue à enseigner parce que je suis convaincue que le yoga peut nous aider à développer une relation plus consciente entre le corps et l’esprit, afin qu’ils puissent coopérer au service d’une vie plus libre, plus créative et plus vivante.
Je continue aussi parce que je ne considère pas la transmission comme le partage d’un savoir définitivement acquis. Enseigner m’oblige à questionner ce que je crois savoir, à préciser mes intuitions, à rester attentive à la singularité de chaque personne et à la diversité des expériences.
Ma contribution est simple : mettre en contact celles et ceux qui pressentent qu’une autre manière de vivre est possible avec des voies de connaissance capables d’élargir le regard, d’assouplir les conditionnements et de soutenir l’émergence d’une existence plus libre et plus consciente.
Tout cela repose sur une conviction profonde : notre potentiel humain ne demande qu’à être reconnu et cultivé. C’est cette conviction qui m’anime aujourd’hui, comme il y a vingt-six ans. Avec davantage d’expérience, certainement, mais aussi avec la même curiosité et le même enthousiasme pour cette exploration sans fin des liens entre le corps et l’esprit.