Devenir transparente

Publié le 27 août 2025Méditation & bouddhisme

Difficulté à être autre

Autrefois, j’aimais peu voyager et avais du mal à comprendre la quête d’ailleurs qui animait ma mère par exemple, toujours à l’affût de nouvelles destinations, les plus éloignées, dangereuses et exotiques les unes que les autres. Car je n’aimais pas être différente, être vue, être identifiée comme autre, touriste, appartenant à une culture occidentale conquérante et ignorante. Une culture qui pré-suppose sa supériorité idéologique et matérielle, qui imagine que la planète entière l’envie et désire accéder à la même pseudo liberté et confort. Je voyageais, mais étais à l’affût de chaque petite nuance sur les us et coutumes, cherchant à les reproduire le plus naturellement possible de façon à me fondre et disparaître.

Le pire des scénarios

C’est pour cela que je me suis moi-même surprise par mon aisance hier lors de la fête de Teej, ici au Népal. Pour ce rituel hindou, où les femmes vont faire des offrandes à Shiva afin d’amener longue vie à leur mari, Saru — la directrice de l’école dans laquelle je suis venue travailler — m’a habillée en sari et a placé sur mon front le tilak traditionnel. Ma tête blonde aux cheveux courts, dépassant de plusieurs centimètres les chevelures longues et noires ornées de joyaux brillants, était comme un phare dans la nuit. Nous nous sommes mêlées aux milliers de femmes toutes vêtues comme moi d’un sari rouge, et avons déambulé autour de Pashupatinath, un des plus grands temples hindous au monde. J’étais la seule occidentale, la seule tête blonde ; j’étais visible, exposée et complètement hors contexte. Il y a encore quelques années, cela aurait été pour moi le pire scénario de voyage.

Quand le “moi” disparait

Mais quelque chose à profondément bougé dans la conscience de moi-même ces derniers temps. Un sentiment de ma moindre importance, que mon apparence n’est pas un “moi” à défendre ou à revendiquer ; le sentiment qui domine et perdure est une sorte de transparence de mon être. Je peux être traversée par les mots, les images, les regards, les impressions ; non pas que j’y sois insensible, mais ils n’ont pas de permanence et se dissolvent sans presque laisser de trace. J’ai peut être un peu dévêti l’armure égotique qui fait barrière entre moi et les autres et qui est source de tant de souffrance à tous les niveaux de notre humanité. En d’autres termes, je me fous pas mal de qui je suis. Mon identité est bien moins importante que la qualité consciente de mes expériences.

Appropriation culturelle ?

Non seulement, je n’ai pas été dérangée par les multiples regards et les têtes qui se tournaient sur mon passage, mais je me suis sentie accueillie et enveloppée par tout le rouge, les odeurs d’encens et les chants et les danses. J’ai aussi compris que “l’appropriation culturelle” est un concept inventé par les occidentaux et qui, paradoxalement, cimente les différences et l’altérité. Car plusieurs femmes m’ont arrêtée pour me remercier ou pour me dire que j’étais belle. Je n’ai reçu que des sourires ou des rires, et je n’ai pris aucun comme moqueur; j’y ai juste vu l’expression d’une joie spontanée de voir un rituel partagé ou perçu comme apprécié.

Liberté retrouvée

Même mes jugements se sont atténués. Certes j’ai vu le poids des supersitions religieuses et de la patriarchie, mais mon opinion sur la question n’a pas pu se trancher une fois pour toute, elle aussi est entrée dans les danses et les odeurs et est restée en suspends. Oh, le soulagement de ne pas avoir de certitudes, et de se laisser vivre, traverser par les expériences ! Devenir transparente mais pas vide, une transparence qui est espace d’accueil inconditionnel de tout. Perdre encore un peu son identité pour retrouver la liberté d’être.